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1626, le gant & l'Epée

Bonus

  « Le coup de Jarnac »  —  Auteur : finipe

Deux ennemies

Dans les années 1540, tandis que le règne de François Ier est déjà commencé depuis de nombreuses années, la cour est le siège d'une bien étrange jalousie entre deux femmes. La première est Anne de Pisseleu, duchesse d'Étampes, et maîtresse du roi. C'est une femme d'une grande intelligence, issue d'une famille de haute et vieille noblesse, qui a reçu de nombreuses marques d'honneurs de la part de son royal amant, François Ier. Elle a beaucoup oeuvré et oeuvre toujours en faveur des arts et de la littérature, et est à ce titre indéniablement une femme de la Renaissance. Mais au-delà de cette érudition, la duchesse d'Etampes déteste cordialement le dauphin, futur Henri II, qu'elle n'a de cesse de contredire. Le dauphin, malgré son mariage avec Catherine de Médicis, a lui aussi une maîtresse : elle se nomme Diane de Poitiers, et est de 20 ans son aînée. Toujours séduisante à 40 ans passés, spirituelle et pleine de charmes, Diane de Poitiers a un ascendant certain sur Henri II.

Ainsi, ces deux femmes influentes et ambitieuses entretiennent une jalousie tenace l'une envers l'autre. Les rivales ont chacune un cercle de proches, sorte de cour personnelle : lorsqu'un adversaire de la duchesse d'Etampes se présente, Diane de Poitiers s'empresse de l'accueillir dans son cercle de proches, tandis que la duchesse d'Etampes protège à son tour le moindre ennemi de Diane de Poitiers...

Deux amis

Dans ces cours, on distingue deux hommes, liés par une amitié franche et courtoise, tous deux favoris du roi François Ier : François de Vivonne, seigneur de la Châtaigneraie, et Guy Chabot, seigneur de Jarnac.

François de Vivonne est un solide gaillard, fort et très renommé pour son grand talent dans le maniement des armes. Il s'est d'ailleurs plusieurs fois distingué à ce titre, et tout le monde s'accorde à voir en lui un gentilhomme affable, sympathique, quoique peut-être parfois un peu trop querelleur et bagarreur. Né en 1520, élevé à la cour depuis l'âge de 10 ans comme « enfant d'honneur », il est le filleul de François Ier, qui l'aime beaucoup notamment pour son goût de l'exercice physique et de l'escrime, domaines que le roi apprécie lui-même tout particulièrement. Plus encore que François Ier sans doute, Henri II apprécie François de Vivonne : celui-ci se montre en effet souvent à la cour de Diane de Poitiers, la maîtresse du dauphin.

Guy Chabot, seigneur de Jarnac, est un peu plus âgé que François de Vivonne, et moins habile aux armes que son puîné. Il s'est toutefois distingué pendant les guerres d'Italie, et son courage n'a rien à envier à celui de Vivonne. Guy Chabot a lui aussi grandi à la cour en tant qu'enfant d'honneur. Lui aussi est très aimé de François Ier, qui le surnomme affectueusement Guichot. Depuis 1540, il est également l'époux de Louise de Pisseleu, la soeur de la duchesse d'Etampes : c'est à ce titre que, contrairement à Vivonne qui fréquente le cercle de Diane de Poitiers, Guy Chabot paraît fréquemment aux côtés de sa belle-soeur, la duchesse d'Etampes, sans que son amitié avec François de Vivonne n'en souffre le moins du monde.

Jalousie & calomnie

C'est au cours d'un banal séjour à Compiègne que l'affaire démarre. Tandis que Guy Chabot marche en compagnie du dauphin Henri II et de François de Vivonne, il affirme en toute naïveté que sa belle mère est très aimable et très prévenante envers lui, et qu'il obtient ainsi facilement de l'argent, sans arrière-pensée. Henri II, influencé par sa maîtresse Diane de Poitiers qui voit là une occasion rêvée de médire sur le beau frère de son ennemie jurée, fait courir la rumeur en la déformant, affirmant que Guy Chabot obtient toutes les grâces qu'il souhaite auprès de sa belle mère, et qu'il « paillardoit et couchoit avec elle »... La rumeur enfle, et c'est au désespoir que Guy Chabot se rend devant son père, pour lui jurer bien solennellement que tout cela n'est que pure invention.

Il apparaît alors clairement que la rumeur ne peut provenir que du dauphin Henri II : Guy Chabot, n'osant porter l'accusation ouvertement, déclare que quiconque a propagé pareille rumeur « estoit meschant et en avoit vilainement menti ». Henri II, ne voulant pas endosser un rôle infâmant de calomniateur, refuse toutefois d'avouer que c'est Diane de Poitiers qui est à l'origine de ces mensonges. C'est alors que François de Vivonne, embarrassé par la douloureuse situation du dauphin, décide de laisser de côté son amitié pour Guy Chabot : le seigneur de la Châtaigneraie affirme devant tous que c'est lui qui est à l'origine des propos incriminés, et qu'il les tient de la bouche même du seigneur de Jarnac.

L'amitié est donc rompue, et Guy Chabot demande à laver l'affront par un duel contre son calomniateur, François de Vivonne. Les choses sont faites dans les règles très strictes de la chevalerie, et le roi François Ier réfléchit longuement pour se décider à accorder ou non ce duel entre deux de ses favoris. Il finit par refuser, visiblement bien conscient que tout cela n'est que l'effet de la jalousie qui oppose Diane de Poitiers et la duchesse d'Etampes.

Mais le 31 mars 1547, François Ier meurt : Henri II devient roi de France, et le contentieux qui oppose les deux anciens amis peut enfin se régler...

Le long processus vers le duel

Après la mort de François Ier (31 mars 1547), Henri II monte sur le trône. Dès lors, Vivonne renouvelle sa demande d'un duel à outrance contre Guy Chabot, réaffirmant vivement dans plusieurs lettres adressées au roi que Guy Chabot avait « meschamment menty » en réfutant ses dires. Chabot, de son côté, écrit lui aussi au roi en renouvelant avec vigueur son démenti sur les rumeurs faisant état du fait qu'il aurait couché avec sa belle-mère ; il accepte le duel à outrance contre Vivonne afin de réparer l'offense et de laver son honneur. Plusieurs courriers sont ainsi échangés entre les deux protagonistes et le roi, ainsi qu'entre les différents témoins, qui se chargent de porter les nombreux plis.

Le roi étudie la demande avec minutie, entouré par de nombreux gentilshommes de haute lignée, qui s'accordent presque tous pour tenter de convaincre le roi d'empêcher ce duel, reconnaissant notamment l'irréprochable courtoisie des réponses de Jarnac, et la grossièreté de celles de La Châtaigneraie, qui réaffirme sans relâche ses accusations. Henri II accepte cependant que le duel ait lieu : le roi, en effet, est à ce moment précis probablement embarrassé par la reconnaissance tacite qu'il doit à La Châtaigneraie pour avoir endossé des calomnies qui venaient en fait de lui et de sa maîtresse, et ce duel règle la situation de façon claire et nette...

Commence alors un complexe jeu d'échange entre Vivonne et Chabot par l'intermédiaire de leurs témoins et seconds : Guy Chabot, en tant qu'offensé, a le choix des armes, et communique une liste impressionnante de chevaux, armes et matériels divers à prévoir pour le duel. Tout est prévu jusque dans les plus infimes détails : combat à pied, combat à cheval, avec ou sans gantelet, avec un petit bouclier, une targe, un caparaçon, avec ou sans harnais, un vêtement de cuir descendant à mi-cuisse mais pas plus... François de Vivonne se plaint de la somme exhorbitante qu'il devra engager pour se pourvoir de tout cela, mais il bénéficie rapidement du soutien inconditionnel du roi, qui l'appuie sans discrétion particulière : Vivonne se trouve ainsi fourni en armes et chevaux, et plusieurs semaines avant la date du duel, ne sort jamais sans une escorte d'une centaine d'hommes en arme !

De son côté, Jarnac, plutôt que de poitriner dans les rues, prend des leçons d'escrime avec un grand maître italien nommé Caize. C'est ainsi, et sur les conseils avisés de ses proches, qu'une nouvelle clause est introduite dans le duel : les combattants devront porter un brassard au bras gauche porteur du bouclier, qui entravera sévèrement les mouvements. Vivonne avait en effet quelques temps auparavant subi une blessure assez sérieuse au bras droit, et il en était encore diminué : cette nouvelle clause l'handicaperait donc lors du combat.

Des préparatifs interminables

Le combat est fixé au 10 juillet. Dans les jours qui le précèdent, La Châtaigneraie se montre d'une vantardise et d'une outrecuidance sans mesure : il prie à peine, parade dans les rues, poitrine à la cour, affirme qu'il vaincra son adversaire sans effort... Jarnac en revanche, se comporte très humblement : il reste discret, et ne fait que « hanter les églises, les monastères, les couverts, faire prier pour luy et se recommander à Dieu ». Quelques jours avant le duel, Henri II décide que celui-ci aura lieu au chateau de Saint-Germain-en-Laye. Ainsi, le 10 juillet au matin, une foule immense se presse vers Saint-Germain, dans l'espoir d'assister à ce combat qui fait beaucoup parler de lui. Le champ clos a été sciemment préparé selon les consignes données par Jarnac, et les plus grands du royaume sont présents.

La cohue est telle que l'indécision dure toute la journée, sous une chaleur indisposante. Dans ses quartiers, La Châtaigneraie a fait préparer un souper somptueux pour fêter une victoire qu'il considère comme acquise, preuve supplémentaire de son arrogance. Le souper est malheureusement pris d'assaut et pillé par une troupe de pique-assiette : les plats sont engloutis, les vaisselles volées, et quelques-uns des voleurs rudement bastonnés par la garde, plutôt débordée par ce mouvement de foule... C'est seulement en milieu de soirée que les deux champions entrent en lice, pour se diriger vers le tref dans lequel ils vont se préparer : l'un et l'autre sont précédés de centaines de gentilshommes vêtus de livrées aux couleurs du camp dans lequel ils défilent, au son des clameurs populaires, des trompettes et des tambours. De nombreux palabres ont encore lieu entre les représentants des deux combattants, ayant pour but de vérifier la conformité des équipements de chacun, de mesurer leur bonne longueur, d'évaluer leur légalité ; on tergiverse encore et encore, les uns contestant l'utilisation d'un certain type de bouclier, les autres la forme d'un brassard ou d'un gantelet...

Enfin, passé dix heures du soir, les deux camps sont d'accord, et Jarnac a décidé que le combat se déroulerait à pied. Chacun s'avance au devant d'un prêtre, au centre de la lice, tambours battants, puis les deux combattants prêtent serment sur la Saint Bible, en ces termes :

François de Vivonne, seigneur de la Châtaigneraie

Moy, François de Vivonne, jure sur les saincts Évangiles de Dieu, sur la vraye croix de Nostre-Seigneur, et sur la foy de baptesme que je tiens de luy, qu'à bonne et juste cause je suis venu en ce camp pour combattre Guy Chabot, lequel a mauvaise et injuste cause de se défendre contre moi. Et outre que je n'ay sur moy ny en mes armes paroles, charmes ny incantations desquels j'aye espérance de grever mon ennemy et desquels je me veuille aider contre luy, mais seulement en Dieu, en mon bon droit, en la force de mon corps et de mes armes.

Guy Chabot, seigneur de Jarnac

Moy, Guy Chabot, jure sur les saincts Évangiles de Dieu, sur la vraye croix de Nostre-Seigneur et sur la foy du baptesme que je tiens de luy, que j'ay bonne et juste cause de me défendre contre François de Vivonne, et outre que je n'ay sur moy ny en mes armes paroles, charmes ny incantations desquels j'aye espérance de grever mon ennemy, et desquels je me veuille aider contre luy, mais seulement en Dieu, en mon bon droit et en la force de mon corps et de mes armes.

Un duel éclair...

Après que la conformité de leurs armes ait été vérifiée par le roi et le connétable, les deux hommes se présentent face à face : un silence de mort se fait parmi l'assistance. La Châtaigneraie et Jarnac s'avancent vivement l'un vers l'autre : La Châtaigneraie porte un coup vif, Jarnac interpose son bouclier et le pare, avant de riposter et d'infliger une première blessure au mollet de son adversaire. Celui-ci tient le choc, et revient à la charge avec vigueur : Jarnac se dégage, et usant de la fameuse botte secrète, porte alors un terrible coup de revers dans le jarret de La Châtaigneraie, qui lâche ses armes et s'écroule dans une gerbe de sang.




L'assemblée explose : les uns hurlent leur joie, les autres leur désespoir, et les gardes ont bien du mal à tenir les rangs. Le silence revient finalement, et Jarnac somme son adversaire vaincu de lui rendre son honneur en avouant devant tous, roi et Dieu compris, l'offense qu'il lui avait faite. La Châtaigneraie est au sol, le jarret sectionné, baignant dans une mare de sang. Il tente de se relever, en vain. Jarnac conjure alors le roi d'épargner le perdant du duel, jurant à corps et à cris qu'il désire simplement qu'on lui rende son honneur : « Domine, non sum dignus » s'écrie-t-il. Il va de nouveau vers François de Vivonne, de plus en plus mal en point, qui tente de se relever une dernière fois, et porte même la main à sa dague. Chabot le conjure de se rendre : « Ne bouge pas, ou je te tue ! », et Vivonne lui répond : « Alors tue-moi ».

Chabot fait preuve d'une grande humanité : il plaide avec émotion auprès du roi pour la vie de La Châtaigneraie, dans les termes suivants :

Châtaigneraie, mon ancien compagnon, reconnais ton Créateur, et soyons amis. Sire ! Voyez, il se meurt ! Pour l'amour de Dieu, prenez-le !

Henri II, après de nombreuses hésitations, et de vives exhortations de ses proches, finit enfin par accorder la vie sauve au vaincu, qui sort de la lice évanoui et sanglant. Par la suite, Jarnac conserve l'humilité qu'il avait adoptée durant toute cette mésaventure : en raison de son ancienne amitié avec La Châtaigneraie, il refuse de défiler victorieusement ainsi que l'impose normalement le cérémonial du duel, et passe ensuite de longues heures en prière à Notre-Dame, où il suspend ses armes.

Du duel à la postérité

François de Vivonne, seigneur de la Châtaigneraie, ne supporta pas la cuisante humiliation qui lui avait été infligée : le lendemain du duel, il arracha de colère les appareils posés par les médecins sur sa blessure, et, en proie à une rage inextinguible, mourut, probablement d'hémorragie. Certaines études menées conjointement avec des médecins conduisent à penser que Vivonne se serait en fait, d'une certaine façon, suicidé : une simple pression aurait en effet suffit à stopper l'hémorragie de sa blessure. Il a donc été supposé qu'il n'avait cessé de bouger son pied après avoir ôté les appareils médicaux, afin que le sang ne s'arrête pas de couler.

Henri II quant à lui, tenait un bien mauvais rôle : tous savaient à la cour qu'il était le responsable de ce duel, et que Vivonne était mort pour protéger un honneur qui n'était pas le sien. Le roi se montra d'ailleurs plein de prévenances et d'éloges à l'égard de Jarnac après sa victoire, bien vite oublieux du fatal destin de celui qui avait péri par dévouement. Certains virent d'ailleurs un signe de Dieu dans la mort tragique qu'Henri II trouva 12 ans plus tard, au cours d'une joute contre le capitaine Montgomery.

Avec ce qui fut le dernier duel de justice officiel que connut le royaume de France, le « coup de Jarnac » prit une dimension historique. Par la suite, les duels ne furent plus jamais autorisés, et de très nombreux édits royaux les interdirent même très sévèrement, tant ils avaient pour désastreux effet de décimer le royaume de sa noblesse (l'un des spécialistes de cette pratique, le comte de Montmorency-Bouteville, fut même exécuté en 1628 sur ordre de Richelieu, pour avoir trop pratiqué ce mortel passe-temps).

Guy Chabot, seigneur de Jarnac, s'éteignit quant à lui le 6 août 1584, à l'âge de 70 ans. Victime d'un duel.

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